Revenons-en à cet article. Pourquoi tant d'engouement, de félicité et d'intarissables exclamations de profonde joie, me demanderez-vous ? Je vais tenter de vous expliquer...
Lors de mon introduction à la vie ici, j'ai précisé que tout était grand, très grand. Je le réaffirme ici. A tel point que tout se fait en voiture, mais tout. Même aller voir des amis qui habitent à même pas dix minutes à pieds (et ceux-ci sont rares, tant la région "proche Detroit" est étendue).
Nope, ça c'est la conséquence.
La cause première, c'est que tout a été pensé pour les engins motorisés, ici, et pas des smarts : les pick-ups, 4x4 et autres monster trucks sont légion. Les routes sont gigantesques, et les limitations de vitesse qui vont avec sont par conséquent très élevées. Sans compter la quasi inexistence de passages piétons, voire carrément de trottoir.
Petits exemples.
Sauf que... L'estimation ne prend pas en compte le temps de traverser les routes à 6 voies sans passage clouté. Résultat, j'ai mis 1h20 A/R pour aller retirer quelques frackin' dollars. Et j'ai bigrement flippé.
Ajoutez à cela le fait que tout existe en "drive", là bas, c'est à dire le MacDo (comme chez nous), mais aussi le starbucks et tous les équivalents, certains grands magasins, et même les banques qui ont un service drive !
Donc tout est fait pour améliorer l'accessibilité en voiture, ce qui est chouette... Sauf que ça provoque l'oubli total des autres moyens de transports chez l'américain moyen. Et vous verrez plus tard que son apprentissage de la conduite ici n'étant pas optimal, il faut rester sur la défense en permanence.
Ajoutez aussi à cela l'absence totale de transports en commun dans la région. Enfin je suis mauvaise langue, il y a peut-être deux lignes de bus à 10 miles à la ronde, qui sont réputées très irrégulières. Et qui si elles l'étaient passeraient au mieux 1 fois par heure. Autant dire que ça, c'est du service.
Ajoutez à cela la non proximité des services (supermarché le plus proche à 30 minutes à pieds) et surtout des endroits où faire des démarches administratives, induisant la nécessité de demander à un ou une collègue de faire les conduites. Ce qui a un délicieux goût de nostalgie, rappelant le doux temps de l'adolescende où papa/maman nous emmenaient joyeusement aux activités sportives. Sauf que papa/maman, ils vous ont fait, ils vous ont elevé, et c'est même eux qui vous ont inscrit aux dites activités. Donc on a moins de scrupules à demander.
Les collègues, surtout des collègues qu'on connait depuis... Bah... moins d'un mois, c'est des gens adorables mais ça reste des étrangers à qui on fait perdre leur temps.
... Donc vous comprendrez pourquoi j'ai claqué 2500€ dans le passage de mon permis en début d'année, avec le succès tout relatif que l'on sait. Auto-écoles & préfecture de Paris, je vous love avec trois grands E, deux grands M, un grand R, un grand D, et une émission de "Des chiffres et des lettres".
En résumé, ici, pour être normal, il faut avoir une tête, deux bras, deux jambes et quatre roues. Sinon, ça confine au handicap.
Pour obtenir ces quatre roues, rien de plus simple : passer son permis est enfantin. Il suffit d'aller au secretary of state avec son numéro de sécu.
Numéro de ... quoi ? Mais je croyais qu'ils n'avaient pas de sécu les US-iens.
Bon, d'une part c'est pas tout à fait vrai. D'autre part, ici il n'y a pas de carte d'identité. Ce qui en fait office, c'est ton numéro de sécurité sociale, identifiant unique qui leur sert partout. Le passeport, tu peux te le mettre ailleurs, ça ne vaut pas grand chose en ces contrées.
D'accord, alors je vais le demander, ça doit pas être bien compliqué, si ?
(Si vous n'avez pas envie de lire la partie suivante qui est en gros une description de galérienne pas très amusante, descendez jusqu'à Samothrace)
Version officielle qu'on m'a donné avant mon arrivée :
- tu arrives, tu attends 10 jours d'être entrée dans les registres (c'est une opération manuelle), et on te le donne.
Le 10 juin, donc, j'arrive la bouche en coeur au bureau de la sécu. Ou plutôt : le 10 juin, je fais chier deux gentils collègues pour qu'ils me déposent au bureau de la sécu (à 20 minutes de bagnole du bureau). Celui-ci étant dans une zone craignos, ils décident de rester avec moi. Ce qui est très gentil et me met très très à l'aise.
Oh, des panneaux avec du texte pour faire passer le temps...
Ah. La déco est un peu différente de chez nous.
Chance, je n'ai que 20 minutes d'attente. Au terme desquelles j'apprends que mon dossier n'a pas encore été traité, la procédure peut prendre jusqu'à quatre semaines; et que j'ai le choix entre revenir plus tard ou alors elle remplit mon dossier maintenant et ce sera directement expédié chez moi.
Euh. QUATRE semaines o_O ? Je me dis que diantre c'est beaucoup trop, mais que peut-être que mon type particulier de visa me permettra de perdre moins de temps. Ca saoule déjà pas mal de ne pas avoir mon papier de suite...
En tout cas le choix entre re-faire chier les collègues potentiellement tous les deux jours pendant 1 mois ou recevoir le truc chez Julie directement me paraît net : j'opte pour la solution n°2.
Deux jours plus tard, je reçois un e-mail de SEVIS, organisme gouvernemental dédié aux visas d'échange (qui porte bien son nom).
Bonne nouvelle : mes infos ont été vérifiées, dans deux jours ouvrés je peux prétendre à un numéro de sécurité sociale. J'apprends au passage que ce qui a entraîné cette vérification, c'est le renvoi d'autres papiers sur lequel on ne m'avait pas du tout pressée (genre "à faire dans le mois qui suit ton arrivée"). J'aurais pu attendre encore beaucoup plus.
J'appelle le mardi suivant, parce que le lundi je suis à sleeping bear dunes. Je passe sur le standard téléphonique à tiroirs, l'attente interminable, le fait que l'opératrice n'écoutait pas ce que je disais et la difficulté d'épeler mon nom pour le résultat de l'appel : broucouille, comme on dit par chez nous.
Oui, c'est à quel sujet ? Une corde pour se pendre ? Je vous la tricote.
Le lendemain, impossible de les joindre (30 minutes d'attente avec une musique en MIDI ignoble). Le surlendemain, au deuxième essai, je tombe sur une standardiste un peu plus désireuse de m'aider. On galère à trouver s'ils ont mis "Adeline" en nom composé ou en deuxième prénom. Finalement, elle me retrouve. Mon dossier est toujours en attente. Je ne comprends pas, je lui dis que normalement ça devrait être ok depuis vendredi dernier.
Elle se renseigne, et là j'apprends que j'ai commis une erreur fatale :
Le fait d'avoir demandé à la nénette du bureau de la sécu de saisir le dossier pour éviter de revenir a provoqué une procédure manuelle qui peut prendre jusqu'à 4 semaines. Si je n'avais pas demandé ça, ils auraient juste eu à vérifier mon numéro SEVIS sur internet et emballé c'était pesé. Là, tout va être fait par courrier et par vérifications successives. Et aucun moyen de re-switcher sur l'autre façon de vérifier une fois que c'est lancé... Bien entendu, on s'était bien gardé de me le dire.
Tout ceci arrive la veille du départ de Julie en voyage boulot/vacances. Mes nouvelles mamans-voitures deviennent donc Christian, David, Delphine et Rachida. Qui n'iront jamais lire ce post mais que je remercie infiniment.
Je rappelle le lundi suivant. Toujours en attente. Le mercredi je tente de les appeler 4 fois sans succès. Je m'endors avec leur musique de merde dans la tête.
Le jeudi, je retente d'appeler 4 fois, encore une fois pas moyen de les atteindre. En plus la sécu a des horaires de merdre, comme dirait Ubu (9h-15h tous les jours sauf le mercredi... 9h-midi).
Je rappelle sans y croire à 14h56. Après 15 minutes d'attente, j'entends une voie fatiguée au bout du fil.
Enfin !!! J'avais cru que tout le monde s'était tiré une balle là-bas, après ces 4 heures au téléphone sans entendre d'autre son que leur musique pourrave entrecoupée de "Thank you for your patience. We look forward to talking to you."
Et là, j'apprends que c'est BON. Enfin c'est bon !!! J'existe !!!!
Il aura fallu y laisser deux bras et l'intégralité de mon neurone et demi, mais VICTOIRE !
Et à partir de là, c'est la folie. Je requiers l'aide de maman Rachida vendredi midi. On va à la sécu ensemble, 30 minutes plus tard on en sort avec le Graal.
De là, Rachida me dépose au Secretary of State (espèce de préfecture locale) et retourne au taf.
Salle d'attente avec une cinquantaine de personnes, on prend un ticket qui a la bonne idée de nous indiquer une estimation de temps d'attente (~1h30). Ce qui permet d'aller faire un tour, d'acheter à manger et de trouver un coin tranquille pour le repas.
Une photo de l'intérieur du SoS. Je n'en ai pas pris beaucoup parce que... ça se fait pas trop.
Je finis par passer avec une dame adorable qui accepte mes preuves de résidence malgré leur côté pas terrible. Là où ça change très agréablement de la France c'est qu'on s'inscrit pour le permis, ça provoque de suite :
- Revue des papiers et entrée dans le système officiel
- Test de vision
- Passage du code. Hé ouais. Le jour même. Vous voyez les gens assis tout au fond à droite de la photo. Ils sont en train de le passer.
A ce propos, celui-ci est une vaste blague. Déjà ils sont gentils, il faut avoir 40/50. Leur "livre de code" est juste un gros fichier pdf dont la moitié consiste à expliquer les formalités administratives. Quasi pas de valeurs numériques à apprendre, pas de cas d'expcetions, aucun piège, c'est un QCM à 3 choix, un seul à choisir. Et bon, certaines questions sont oufs.
"Mes enfants me demandent de changer la radio alors que la circulation est intense"
a - Je change la radio.
b - J'attends d'être arrivé dans un endroit calme pour changer la radio.
c - J'ouvre la boîte à gants pour chercher un CD et leur diffuser.
Sérieusement ! Je n'invente rien. Donc on a cinq questions de ce genre, super blague. On a les questions sur les panneaux, ultime blague. Ca fait déjà 15 points gratos. J'ai eu la chance de pouvoir lire le test de Julie avant de passer : plus de la moitié des question en commun ! Et le reste est globalement du bon sens. J'ai lu leur pdf une seule fois et en travers et c'était largement suffisant.
Autre point génial : on te le corrige sous les yeux. Et pire, si tu as suffisamment deux de QI pour avoir faux, tu peux le repasser de suite.
Donc voilà, 3h30 après ma réception de mon numéro de sécu, j'avais un permis provisoire, qui correspond à la conduite accompagnée en France (en moins restrictif, je peux conduire avec n'importe qui de plus de 21 ans ayant un permis valide).
Pour faire ma chiante, je leur ai demandé un petit truc en plus, j'ai donc repassé un test et obtenu le droit de conduire ça, mon petit craquage de la semaine dernière :
Donc ayé. Je suis indépendante. Et bordel, à 27 ans, ça fait un bien fou.
Les scooters ici sont un peu comme des vélos, donc il faut évidemment faire ultra gaffe.
Mais c'est fou de voir la différence, quand même. En France, en passant le code de manière ultra ultra accélérée, j'ai pu l'avoir en un mois et pour environ 700€.
Ici, j'ai payé 25$ mon permis provisoire et 8$ mon permis de scooter. Les deux obtenus en l'espace de 3h30. Et je n'ai pas besoin de prendre trouzmille heures de conduites facturées à deux bras l'heure : ce n'est pas obligatoire pour le plus de 18 ans même si grandement recommandé.
Après, clairement, leur code n'est pas adapté à nos petites routes, mais un semblant de juste milieu me paraît possible et très très souhaitable.
Heureuse, j'ai pu rentrer à pieds au bureau. Et traverser cette route (je vous rassure, j'ai cherché un passage piéton. Et j'ai à peine dû marcher un mile pour en voir un).